Jacob, personnage biblique de première importance, père des tribus d’Israël est tenu pour avoir professé de hautes valeurs morales.
Pourtant, tous ses actes sont loin de justifier un tel enthousiasme, car il lui est arrivé, à diverses reprises, de ne pas se comporter, en « gentleman » ou en « capitaine courageux ».
Jacob avait un frère jumeau Esaü, né quelques minutes avant lui dans le foyer de ses parents Rebecca et Isaac, fils d’Abraham, qui enfant, échappa au couteau sacrificateur de son père aux ordres d’un Dieu exigeant, réclamant le plus grand des gages de fidélité.
Les deux garçons ne se ressemblaient pas et l’ainé avait la particularité d’être très velu, roux, ce qui déplaisait à leur mère qui avait un penchant manifeste pour le second.
Le premier était vif et tonitruant, il adorait courir les terres.
Le second était plus casanier et préférait le confort du foyer.
Jeune adulte, alors qu’il rentrait harassé d’une chasse où la réussite s’était refusée à lui, Esaü vit Jacob préparer une appétissante soupe de lentilles.

Affamé et peu patient, le chasseur bredouille demanda au cuisinier une assiette pour le libérer de sa faim gargantuesque. Jacob y consentit, sous condition de récupérer le droit d’ainesse de son jumeau.
Le ventre d’Esaü ayant des exigences telles, l’emporta sur la raison et l’accord verbal fut conclu ! l’un pu se nourrir quand l’autre se précipita raconter la transaction à sa mère, toute heureuse de la nouvelle.
Le temps passa et nul en dehors des trois protagonistes n’était au courant de l’histoire jusqu’au jour, où, Isaac, le père, devenu aveugle et sentant sa mort venir, décida de s’octroyer un dernier petit plaisir terrestre.
Il demanda à Esaü de lui préparer son plat favori. Son ainé, avec empressement, se précipita à la chasse pour trouver puis accommoder le gibier préféré réclamé.
Constatant ce départ, Rebecca, la mère couru chercher Jacob, l’affubla de poils
de chevreaux pour qu’au toucher du mari aveugle, il y eut confusion entre les corps des enfants et qu’Isaac procède à la bénédiction « révolutionnaire » de l’ordre établi.
Isaac, mystifié par ses doigts, croyant reconnaître Esaü, y procède de bonne grâce et bénit le second fils en imaginant qu’il était l’ainé.
A son retour Esaü découvre la supercherie et chasse son frère du camp, certes, peu fier de lui, mais nouvel héritier officiel.
Leurs relations seront exécrables pendant des décennies jusqu’à la réconciliation qui surviendra malgré les rancœurs.
Le plat de lentilles et sa contrepartie disproportionnée sont l’illustration parfaite de la tradition familiale millénaire. La trahison, petite ou grande, se fait toujours en premier en famille.
Elle voyage perpétuellement à côté de l’homme ; elle est sa compagne, constituant un caractère spécifique et inéluctable de notre condition humaine.
Nous nous constatons, trahis ou traitres en puissance, presque par nature. Cela fait partie de notre apprentissage.
Mais pourquoi dans cette histoire biblique, Dieu a-t-il laissé s’accomplir unetelle forfaiture ?
Même si les lentilles remplacent le vide, selon Hildegarde de Bingen, symboliquement, échanger de la nourriture terrestre, contre l’héritage qui est la représentation de Dieu, signifie préférer le matériel au spirituel, l’ici-bas à la promesse d’en-haut.
La lentille d’Esaü est l’aliénation par le besoin, serviteur de l’immédiat qui l’empêche de conserver le plus précieux des dons.
Dieu ne pouvait, dans ces conditions, que cautionner l’attitude particulière de Rebecca vis-à-vis de ses propres fils.
Il confirma son choix en offrant à Jacob un destin fabuleux, faisant de lui le père des tribus d’Israël.
Quant à Esaü, il reste éternellement sur sa faim.



