En complément de la conférence « Achille, un demi-dieu si humain » de Laurent Boisseau.
Introduction
Dans ma conférence Achille, un demi-dieu si humain, je m’attache à montrer que la grandeur du héros homérique ne tient pas à son sang divin, mais à sa capacité de souffrir, de pleurer, d’aimer, à son humanité même. Cette question en suggère une autre, en miroir : que se passe-t-il quand on a tout fait pour retirer l’humanité d’un homme ? C’est précisément le projet des Immaculés de Game of Thrones, ces guerriers castrés et dressés pour n’être que des instruments obéissants. En comparant les Myrmidons d’Achille et les Immaculés de Daenerys, puis leurs figures emblématiques, Achille et Ver Gris, on découvre un contraste troublant : l’un descend du ciel vers la terre par le deuil, l’autre remonte du néant vers la lumière par le choix. Et tous deux démontrent la même chose : l’humanité n’est ni dans la naissance, ni dans le corps, mais dans ce qui survit à tout : la capacité de souffrir, de choisir et d’aimer.
1. Origine et conditionnement
Myrmidons. Leur nom vient du grec mýrmēx (fourmi). Selon le mythe d’Égine, Zeus transforma les fourmis d’une île désolée en hommes pour repeupler le royaume d’Éaque, père de Pélee et grand-père d’Achille. Ils naissent pour l’obéissance collective, l’effort patient et coordonné. C’est une vocation quasi métaphysique, sans état d’âme.
Immaculés. Leur origine est traumatique et artificielle : enfants arrachés, castrés, endurcis par le sang et la douleur à Astapor, conditionnés à effacer toute identité personnelle. Leur obéissance n’est pas innée mais fabriquée par la souffrance. Là où le myrmidon est fourmi par nature mythique et porte une essence en lui, l’Immaculé devient machine par dressage.
L’un hérite d’un ordre divin ; l’autre subit un ordre humain.
2. Le lien au chef
Myrmidons. Leur loyauté personnelle, presque féodale, naît de l’admiration qu’ils portent à Achille, celui qui est leur identité. Ce sont des hommes nés d’une transformation mythique, mais qui conservent leur humanité, leur cohésion de clan.
Immaculés. Leur obéissance, et non pas fidélité, est d’abord au propriétaire, sans affect. Ils ont été dressés pour ne rien craindre et ne pas ressentir la douleur. Quand Daenerys leur offre la liberté, ils choisissent librement de la suivre ; alors la loyauté devient idéologique et consentie. La libération est leur mythe fondateur. Leur identité nouvelle se construit contre leur condition d’origine.
3. Psychologie collective
Myrmidons. C’est une communauté émotionnelle. Le deuil soude le groupe : ils pleurent Patrocle collectivement, se livrent aux lamentations rituelles. Le pathos est légitime, même valorisé. La fierté est inséparable d’Achille car le chef est un prolongement narcissique du groupe. L’ordre de leur chef constitue leur morale ; les Myrmidons ne jugent pas, ils sont l’instrument qui gomme la banalité du mal car leur existence individuelle n’existe pas, leur vie n’est qu’une fonction. Leur fidélité est une vertu héroïque inscrite dans le code de l’honneur. Cet état d’esprit les conduit à être fidèles au chef mais pas à la cause puisqu’à la mort d’Achille, ils serviront Agamemnon.
Immaculés. Une communauté hétéroclite et réprimée. L’émotion leur a été volée, mais elle réémerge : les traumatismes sont surmontés non par le sang, mais par l’épreuve partagée. Ils obéissent en raison de la destruction préalable de leur volonté. Les Immaculés partent d’un néant, pour remonter vers la subjectivité et l’affirmation de soi. Ils ne se souviennent que de leur vie d’Immaculé, leur identité est un gouffre d’où va naître, peu à peu, une humanité. La mort de la reine Daenerys leur dévoilera dans la douleur que le chef est une cause que l’on peut quitter sans se dissoudre.
Ce qui les rapproche
Un deuil fondateur. Patrocle pour Achille, Missandei, la femme qui l’initie à l’amour, pour Ver Gris. La perte d’un être aimé déclenche un débordement : Achille retourne au combat avec fureur ; Ver Gris réclame vengeance et participe au sac de Port-Réal.
Commandants aimés de leurs hommes, non par la peur mais par l’exemple.
Une vulnérabilité cachée sous l’armure. La mort de Patrocle révèle l’homme sous le héros invincible ; la mort de Missandei révèle l’humanité sous le masque de l’Immaculé.
Ce qui les sépare
Leur nature : l’un est un demi-dieu exceptionnel quand l’autre n’est qu’un humain brisé puis reconstruit.
La philosophie du monde environnant : Achille est un héros solitaire qui a régulièrement besoin de l’aide ou du secours des autres, Ver Gris est un serviteur du collectif qui remplit toujours son devoir.
La gloire : elle est l’essence même de l’Achéen, alors que l’Immaculé ne poursuit que la liberté et la justice.
Tous les deux s’allient, sans le savoir, pour démontrer que l’humanité n’est ni dans la naissance, ni dans le corps, mais provient de la capacité de chacun à souffrir, choisir et aimer.
À lire aussi : Les Myrmidons et Achille.


