En complément de la conférence « Achille, un demi-dieu si humain » de Laurent Boisseau.
Chacun connaît Achille, mais que sait-on de ceux qui marchaient à ses côtés ?
Sous les murs de Troie, derrière leur glorieux chef, il y a un peuple singulier, quasi mutique : les Myrmidons. Sans eux l’Iliade ne serait pas l’Iliade, mais pour comprendre pourquoi, il faut d’abord découvrir qui ils sont.
Un peuple né d’une fourmilière
La version la plus célèbre du mythe se lit chez Ovide, dans les Métamorphoses (livre VII). Éaque, roi de l’île d’Égine, l’un des fils multiples de Zeus, règne sur un peuple prospère. Mais la peste s’abat sur son île, jusqu’à ce qu’Éaque devienne le roi d’un royaume de cadavres.
Il implore Zeus de lui donner un peuple. L’action du dieu défie tout ce à quoi la mythologie grecque nous a habitué : Zeus ne modèle pas d’argile, ne fait pas surgir des hommes du sang d’un titan, ne leur donne pas la parole d’une voix divine. Il prend un pari avec lui-même et transforme des fourmis en hommes. Ce seront les Myrmidons.
Cette métamorphose est paradoxale car ce n’est pas l’homme qui devient animal, mais l’insecte, le plus collectif au possible, qui se retrouve humain.
Ceux qui ne disent mot
Les Myrmidons ne ressemblent à aucun autre peuple grec. Contrairement aux autres guerriers, les Myrmidons se taisent. Ils obéissent. Homère écrit d’eux qu’ils sont « comme des loups » qui descendent boire à la source, en troupe, en meute, mais une meute où chacun a sa place et ne la quitte pas.
Les fourmis sont le symbole de l’ordre collectif et les Myrmidons héritent de cette nature : ils ne sont grands que par le nombre et par la discipline. Individuellement, ils ne sont personne. Ensemble, ils sont invincibles.
Achille et les Myrmidons : le demi-dieu et sa meute
Achille, on l’a vu dans la conférence « un demi-dieu si humain », est fils de Pélée, roi de Phthie, une petite région de Thessalie et de Thétis, déesse marine. Il naît de cette union inégale : mortel par son père, presque immortel par sa mère. C’est ce métissage qui le rend « si humain », partagé entre la facilité divine et la fragilité de la chair.
Or, les Myrmidons sont l’héritage paternel d’Achille. Pélée est leur chef vénéré, comme le rappelle la conférence. Ils sont l’armée de Phthie, venue avec Achille sous les murs de Troie.
Le contraste est total. Le héros est l’exception, l’unique, le surhumain ; sa troupe est la règle, le collectif anonyme, interchangeable. Achille est la tête ; les Myrmidons sont le corps, les bras, les jambes.
Le silence de l’armée
Lorsqu’Achille se fâche avec Agamemnon, il se retire du combat avec toutes ses troupes qui le suivent aveuglément. Les Myrmidons obéissent. C’est leur nature. C’est aussi leur tragédie.
La fourmi devenue homme porte la contradiction au cœur du mythe : elle n’est forte que collectivement, mais sa force est entièrement soumise à la volonté d’un seul.
Patrocle : le Myrmidon qui devint un frère
C’est un Myrmidon qui brisera l’impasse : Patrocle.
Il n’est pas un guerrier ordinaire. Achille l’a élevé au-dessus des autres, jusqu’à en faire son double, son therapôn, son serviteur, son frère d’armes. La conférence rappelait que Patrocle est le cousin d’Achille, lui aussi élève de Chiron, plus réfléchi, plus sage, « parce qu’il se sait et s’accepte mortel ».
Au chant XVI, Patrocle implore Achille de le laisser combattre. Il revêt l’armure du héros, prend la tête des Myrmidons, et lance la charge à sa place. Patrocle est tué par Hector, parce qu’il a porté une armure qui n’était pas la sienne, parce qu’il a joué le rôle d’un demi-dieu sans en avoir la nature. Sa mort est le prix de la substitution : un Myrmidon ne peut pas remplacer Achille sans périr.
Cette mort ramène Achille à la guerre. Le demi-dieu reprend les armes, les Myrmidons le suivent, et l’Iliade bascule.
Les Myrmidons sont donc le levier de toute l’intrigue. Sans leur silence, pas de colère prolongée. Sans Patrocle, pas de retour d’Achille. Sans le peuple-fourmi, pas de demi-dieu en lutte.
Le Myrmidon qui survécut au demi-dieu
Achille meurt devant les portes de Troie, d’une flèche de Paris guidée par Apollon. Mais le peuple-fourmi, lui, survit.
Après la chute de Troie, c’est Néoptolème, le fils d’Achille, qui entre dans le cheval de bois avant de mettre à mort le roi Priam. Néoptolème est un Myrmidon par son père. Il perpétue le peuple-fourmi après la mort du demi-dieu.
Le Myrmidon qui devint juge des morts
L’histoire des Myrmidons ne s’arrête pas à Troie. Elle se prolonge dans l’au-delà.
Éaque, le roi d’Égine à qui Zeus avait offert les fourmis transformées en hommes, devient, après sa mort, l’un des trois juges des Enfers, aux côtés de Minos et de Rhadamanthe. Selon la tradition, il était chargé de juger les âmes venues d’Europe, tandis que Rhadamanthe s’occupait des âmes d’Asie et Minos des crimes graves.
Voici le lien invisible : Éaque est le père de Pélée, lui-même père d’Achille. Les Myrmidons sont l’héritage d’Éaque à Pélée, et de Pélée à Achille. Et c’est ce même Éaque qui, dans l’au-delà, juge les âmes, dont celle d’Achille lui-même.
Le cercle est parfait. Le peuple né des fourmis est confié par l’homme devenu juge des morts au héros qui mourra, pour finir jugé par lui dans l’au-delà. Les Myrmidons traversent toute la légende, de la fourmilière d’Égine jusqu’aux Champs-Élysées.
Qu’est-ce qui fait la force d’un groupe : un chef d’exception, ou l’obéissance collective ?
Aucun héros, si grand soit-il, ne prend une ville, seul. Achille ne renverse pas Troie : il meurt avant la chute. Ulysse, lui-même, ne triomphe que par le cheval, une ruse, mais aussi un collectif d’hommes cachés. Et le dernier acte de la guerre est l’œuvre de Néoptolème, le Myrmidon.
La fourmi devenue homme porte une vérité troublante : la grandeur militaire de la Grèce naît de la fusion d’un individu hors-norme et d’une masse interchangeable. Achille meurt de son unicité ; les Myrmidons, eux, survivent par leur masse.
La véritable pérennité n’est pas du côté des talents, mais de celui de l’innombrable.
Les Myrmidons ne sont pas des figurants de l’Iliade : ils sont son moteur, son arrière-plan et, peut-être, sa morale. Derrière chaque demi-dieu, il y a une fourmilière.
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